AU NOM DES PLUS PETITS

Jean CHAVAGNEUX
dimanche 29 décembre 2013
par  le chazellois

Une giboulée avait, de grand matin, blanchi toits et jardins ; c’était le constat que venait de faire la jeune femme, à son lever. Une légère déception s’empara d’elle et provoqua un rictus de déplaisir au coin de sa lèvre. Elle comptait sur le bénéfice d’une journée ensoleillée, pareille à celle de la veille. Ici, durant le mois d’Avril, les caprices du climat sont parfois désagréables, mais l’approche assurée du Printemps fait lever l’espoir de brises caressantes. Or, la température avait chuté durant la nuit ; il y avait de quoi contrarier le développement d’un projet qui lui tenait à cœur. Paulette avait espéré, pour ce jour-là, précisément, qu’une température clémente vînt agrémenter les coutumes pascales et notamment celle de la présentation des nouveaux-nés.
 
 Depuis que la jeune femme avait donné naissance à son premier enfant, elle ne lui avait pas véritablement laissé respirer la fraîcheur de saison, s’en réservant le devoir, justement pour ce Jeudi de la présente semaine, réputée sainte. En effet, la communauté paroissiale faisait mémoire en ce jour, d’évènements fondateurs de sa foi.
 
 Sous cette ancienne tradition, les structures massives de notre vieille église, où défilèrent tant de générations passées, accueillaient encore, durant le vingtième siècle, les jeunes enfants que la dévotion populaire venait présenter à la bénédiction du prêtre. Ainsi, chaque année, en milieu d’après-midi de ce jour sanctifié, quand allaitements et rots avaient cessé leurs contraintes, le rassemblement des nourrissons emplissait le sanctuaire.
 
 Paulette, pour y participer, équipa son bébé de sous-vêtements chauds, emmitoufla l’ensemble dans le grand burnous acquis pour son baptême et le posa doucement dans le creux du landau, non sans l’avoir comblé d’affectueux baisers, de sourires et de paroles relationnelles. Rassuré, l’enfant s’abandonna au roulement et s’endormit.
 
Sous le vieux clocher qui marquait la quinzième heure du jour, la jeune mère s’avança dans la nef et enleva délicatement son chérubin de la douce alvéole qui maintenait confortablement autour de lui une rassurante tiédeur. Le regard incertain de l’enfant se suspendit, d’instinct, à celui de sa mère. Paulette y discerna une pointe d’inquiétude et, comme pour garantir la continuité de la relation fusionnelle, posa sur le petit front ce baiser rassurant que les bébés savent si bien différencier des autres.
 
 La jeune femme dénoua le petit bonnet en tricot bleu, dont la couleur distinguait les garçons du rose qui coiffait les petites filles. La plupart des mamans présentaient leur enfant à celles de leurs connaissances qui leur rendaient même politesse. Le silence conventionnel, approuvé d’ordinaire dans l’église, se trouvait alors relayé de vagissements, de rires et de bonnes paroles. Quelques fratries accompagnaient jeunes mères et enfants que leurs petites jambes ne portaient pas encore. De grand-mamans, heureuses d’escorter leur descendance, participaient gaiement à l’assemblée, contribuant à hausser la rumeur par des conseils éprouvés, issus de leur propre expérience.
 
 Face au tumulte ambiant où, déjà, se manifestaient nombre de contestations criantes de tout-petits, le chanoine Planchet, curé archiprêtre de Chazelles, faisait de son mieux pour entonner, de sa voix bienveillante, les cantiques de convenance. Cet amalgame sonore constituait un singulier gala, aussi spontané que disparate, mais non dépourvu de charme.
 
 S’en suivaient les exhortations du célébrant, axées sur la parole évangélique "Laissez venir à moi les petits enfants"…Le bon prêtre tentait d’exprimer le plus possible des mots valorisant les familles, mais le brouhaha du moment en pénalisait quelque peu l’audition. Il est vrai que, pour une bonne partie de l’assistance, le propos ne reflétait pas véritablement la priorité du moment.
 
 Venait, enfin, la présentation des enfants, tout au long de la barrière bornant le chœur ; les bébés, en premier dans les bras de leurs mères et les enfants plus grands à leur suite. Sur les amples plateaux de cuivre qui, d’ordinaire, servaient à recueillir les offrandes dominicales, Monsieur le curé avait provisionné quelques poignées de médailles. Paulette reçut avec respect cette effigie de la Vierge, comme d’autres mamans qui accédaient à semblable démarche. Les frères et sœurs plus grands étaient gratifiés de l’image d’un bon ange gardien, dont les servants de chœur assuraient la distribution avec parcimonie.
 
 Et la cérémonie s’achevait par la bénédiction de l’Assistance. C’était le moment solennel où l’archiprêtre, dominant la foule depuis le maître-autel, faisait, muni du goupillon d’apparat, un grand signe du bras, en forme de croix, tel un maître de concert qui brandirait la baguette pour diriger le final d’un oratorio.
 
 Mais les rituels du Jeudi saint n’avaient pas seulement lieu dans la maison du Seigneur. Il était de coutume, pour qui avait fait profession d’ouvrière garnisseuse dans l’industrie chapelière locale, de présenter, ce jour-là, les jeunes enfants aux camarades d’atelier. Paulette soutenait le protocole. Elle s’était réjouie, chaque année à pareille époque en observant le défilé des bébés, rêvant du jour où elle apporterait le sien. La jeune femme aimait cet atelier qui, malgré ses contraintes lui avait donné bien des contentements. Outre un salaire correct, elle appréciait la beauté des feutres qui passaient sur ses doigts, consciente d’en achever la facture pour en faire un article d’habillement prestigieux. La première fois qu’elle s’était présentée à l’usine Fléchet, Paulette avait quatorze ans. Sa candidature à l’apprentissage du métier avait obtenu l’agrément de la contremaîtresse et du patron responsable des ateliers. La jeune fille accepta les conditions : une année de formation auprès d’une ouvrière confirmée, en débutant sur des choses faciles puis, au fur et à mesure de la qualification, elle apprit à garnir des coiffures de feutre plus affinées, jusqu’aux productions en haut de gamme, étant bien convenu que cette spécialisation ne saurait être que strictement manuelle ; l’habileté consistant notamment à réaliser le point d’aiguille sans qu’il fût apparent dans la faible épaisseur du feutre.
 
 Paulette avait ainsi surmonté les difficultés, acquis l’expérience nécessaire pour rendre un ouvrage impeccable. Elle était devenue l’une de ces ouvrières à qui l’on confiait plus volontiers qu’à d’autres, les séries d’échantillons spéciaux qui s’en iraient, certain jour, coiffer les acheteurs pointilleux de leurs choix vestimentaires, aussi bien que les notabilités exigeantes ou les vedettes élégantes des soirées mondaines.
 
 Pour l’heure, ravie de se fondre dans la coutume, la jeune femme s’en vint avec son petit enfant jusqu’à l’usine, accompagnée de quelques collègues en même situation.
La concierge du bâtiment, en parfaite connaissance des habitudes, fut la première à saluer les présentations ; elle proposa le gardiennage des landaus. Les jeunes mères montèrent le grand escalier de bois conduisant au deuxième étage, serrant sur leur poitrine le petit être, raison de leur démarche. Les poupons, rassurés qu’ils étaient sur les bras de leurs mères, ne semblaient pas, pour autant, tout à fait détendus et, lorsque le claquement métallique du loquet s’en fut de pair avec la vision en perspective des ouvrières accueillant le cortège, les acclamations de quatre-vingt personnes provoquèrent quelques cris et firent perler des larmes aux yeux des
tout-petits.
 
 On fit cercle autour des bébés. Le petit garçon que Paulette, jusque là, serrait sur sa poitrine, passa sur les bras des équipières, dont la jeune mère se voulait toujours proche. Prendre un bébé dans ses bras semblait éveiller les penchants maternels, que de larges sourires venaient corroborer. Dans cet environnement réjoui, qui sentait bon le feutre et le cuir, nombre d’ouvrières, conviviales et admiratives, complimentaient les jeunes mères, tandis que d’autres esquissaient un bercement en chantonnant quelques airs, tirés d’une berceuse, à la mode de chez nous.
 
 Et le petit cortège parvint au local, largement vitré, où siégeaient les responsables d’atelier. Ces dames, dont l’activité consistait à répartir le travail et à le superviser, étaient d’un naturel exigeant et d’un abord généralement mesuré. Or, pour la réception du Jeudi saint, il en était tout autrement : elles accueillirent chaleureusement les nourrissons, dont leur mère était fière. Les mots de bienvenue et les compliments confortèrent les jeunes femmes, conscientes du charme de leur chérubin, d’autant plus qu’on assura trouver, sur les minois poupins, des ressemblances au visage de leur mère. Paulette avait espéré ce délicieux moment ; les paroles de félicitation des autorités n’étaient-elles pas aussi gratifiantes que celles d’une bénédiction ?
 
 Ce soir-là, un souffle léger venu du Sud, avait effacé des toits la blancheur du matin et, par petites touches, le soleil se montrait moins blafard qu’à l’ordinaire. Quelque chose venait assurément se mettre en route pour faire grandir ou donner une ampleur à ce qui n’était aujourd’hui qu’embryon. Etait-ce l’avènement d’une belle saison ; était-ce la joie surgie des empressements d’amitié… ou les deux à la fois ?
 
 Paulette, en guise d’au revoir, avait embrassé ses collègues et déposé son enfant dans le confort du landau. Sur le chemin du retour, elle songeait à son implication personnelle dans la formation d’un petit d’homme qui lui devait l’existence et qui aurait besoin de son sein, tout à l’heure. Qu’est-elle donc, cette exigence, à laquelle consentent les mères, attentives à la fragilité des débuts de la vie et soucieuses, déjà, d’identifier leur petit au destin de ses semblables  ?
 
Une sorte de rêve, euphorique, s’ouvrit à l’esprit de la jeune mère, tandis qu’elle fixait du regard la frimousse emmaillotée, blottie sous l’édredon. Eveiller, se dit-elle ; Oui, éveiller sa jeune conscience puis tenter de la guider vers l’édification d’un monde meilleur, où tous les jours seraient des Jeudis saints !
 
 Quand tous deux approchèrent le logis, quelqu’un vint le leur ouvrir ; ils étaient attendus ; le couvert était mis …  
 


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